Je me promenais sur les quais quand je l’ai vue. Elle était là, blottie au fond d’une boîte verte de bouquiniste : la mythique édition Pléïade de Borges. La traduction de Jean-Pierre Bernès en Pléïade est, dit-on, la meilleure, d’autant plus qu’elle n’est plus éditée à cause de la veuve de l’auteur Argentin qui protège farouchement les droits.
Mais, ce jour-là, elle est devant moi, scintillante dans le « mauve pluvieux » du ciel parisien. Je tends la main pour la prendre, et le libraire me fait les yeux gros. « Est-ce que c’est… » Et il me regarde en hochant de la tête. « Combien elle coûte?
- Tu peux toujours rêver. »
Merde, ils ont l’œil pour repérer les bibliophiles sans le sou, les bouquinistes parisiens. Et il faut être drôlement rapide pour dénicher une perle avant eux. Trop de fois que ça m’arrive, parce qu’à Paris, question livres, rien à voir avec le Québec. De l’incunable à la lettre manuscrite de Proust en passant par les Marguerite Duras inédits ou les chaussettes de Paul Eluard : tout se trouve dans la ville lumière. Et quand je dis tout, c’est tout.
Ajoutez à ça des centaines (des milliers ?) de librairies et vous voilà tombé dans une véritable chasse au trésor où le moindre vide grenier est susceptible de se transformer en galion espagnol égaré au milieu de la mer des Caraïbes.
C’est en cherchant un de ces livres que je suis tombé sur Shakespeare and Co. On m’avait parlé de l’endroit, mais je n’y avais jamais mis les pieds.
L’endroit est un sanctuaire. Située face à Notre-Dame, sur la rive gauche, la bouquinerie existe depuis 1951. Son propriétaire et fondateur, le mythique George Whitman, avait décidé de ne pas rentrer aux États-Unis après la guerre. À cette époque, le nom Shakespeare and Co. est déjà mythique. Une librairie du même nom avait été fondée, rue de l’Odéon, dans les années 20 par Sylvia Beach, éditrice de James Joyce. L’établissement devra toutefois fermer ses portes sous l’occupation, la libraire ayant refusé, selon la légende, de vendre sa dernière copie de Finnegan’s Wake à un officier nazi. Le boutique sera libérée, mitraillette à la main, par nul autre qu’Ernest Hemingway. Mais Beach est déjà vieille, et elle finira par léguer le nom et sa collection à Whitman dans les années 60. La petite maison de la rue de la Bûcherie prend, dès lors, le flambeau de la culture américaine à Paris pour devenir, par la suite, un lieu de pèlerinage pour les bibliophiles de tous les horizons.
Et puis, dehors, il y a la nouvelle génération, ces drôles d’Américains qui mangent du tofu, étudient en Gender studies and postcolonial history of architecture, vont dans des soirées de spoken word et ne boivent pas de bière. Ce sont les mêmes qu’on retrouve sur les bancs de la Sorbonne à ne pas trop comprendre ou à demander une serviette dans une auberge de jeunesse de Düsseldorf.
Reste qu’ils se reposent là, prennent un livre, déposent leur sac et se couchent sur le banc qui fait face à la Seine sous les fleurs roses du printemps de Paris. Et quand il fait trop froid, ou quand viennent les giboulées, ils montent au deuxième pour prendre un livre dans la sélection « Not for sale » de George qui accueille les amis en toute saison.
Chez Shakespeare and Co., je n’ai pas trouvé de trésor, pas de Pléïade de Borgès ou de premières éditions oubliées, rien à enterrer pour mes vieux jours. Je ne sais pas ce qui survivra à George Whitman, mais son rêve (c’est le mot) est toujours présent malgré le nom qui vaut déjà cher et le prix des livres qui monte au rythme

1 commentaire:
Quel beau moment de lecture je viens d'avoir. Wow. Pourquoi cet article n'a finalement pas été publié? Tu as un grand talent en écriture, ça se voit. J'espère que c'est dans ce domaine que tu étudies.
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