Entre la Sorbonne et les Jardins du Luxembourg, il n’y a qu’un pas. Quand le soleil d’automne réchauffe les allées bordées de marronniers aux feuilles jaune ocre, l’envie de laisser tomber un cours sur Blake vient d’elle-même. On franchit le pas, et on se promène entre les joueurs d’échecs ou de pétanque, on va regarder les petits bateaux à voiles dans la fontaine et on sent les feuilles mortes, la poussière et l’étrange odeur mi-boisée mi-terreuse des jardins français.
Déjà deux semaines que les cours ont commencé et je ne sais pas trop quoi en penser. Je suis toujours en admiration devant les boiseries et les toiles gigantesques des amphithéâtres, mais le contenu n’est malheureusement pas toujours à la hauteur de la décoration.
On m’avait prévenu avant de partir : « la Sorbonne est un ramassis de vieux chnoques », et c’est en partie vrai. Reste que ça garde quelque chose d’amusant. Je me sens parfois comme un archéologue à écouter s’écouter parler des vieux machins qui n’ont jamais digéré la nouvelle critique, même après des décennies.
Ça a commencé dans un cours de littératures européennes. Il était question d’un recueil de Jean Paul (un romantique allemand). En dressant une biographie détaillée de l’auteur, la prof se met soudainement à parler de Ponto, le petit caniche blanc de Jean Paul, et, à ce moment, j’ai eu comme l’impression que je n’en avais rien à foutre du caniche de Jean Paul, mais rien du tout, et je me suis promis d’en parler un jour dans une dissertation.Plus tard, l’un d’entre eux, qui ressemble à un maître d’école d’une pièce de Pagnol, lunettes rondes et cravate d’outre-tombe, nous entretient pendant une heure de la vie de Baudelaire et déclare sérieusement : « De son voyage, Baudelaire a retenu trois choses. » Trois choses… Pas quatre ni deux, « trois choses ». Je me suis arrêté un instant pour me dire qu’en revenant à Montréal j’aurai peut-être retenu précisément trois choses de mon séjour à Paris, pas une de plus, pas une de moins. Des choses, catégoriques, rien de vague ou de flou… Ça explique tout.
Et puis, il y a cet autre, le zolien qui, en nous parlant de Zola, se met à délirer sur les dates de naissance des auteurs. Selon lui, il y aurait des générations d’auteurs, ceux nés autour de 1780, de 1800, de 1820, etc. Les artistes d’une génération entretiendraient entre eux des liens étroits et ceux de deux générations différentes des liens se rapprochant du rapport père-fils. Quant aux autres, nés dans les trous de la théorie (c’est-à-dire autour de 1790, 1810, 1830…), ils entretiendraient des liens plus près de celui de grand-frère-petit-frère avec les auteurs des générations dites non intermédiaires. L’autre nous dit ça en s’essuyant la bave du coin des lèvres, fier comme l’inventeur de la charrue à soc de fer. Je connais quelqu’un qui a bien fait de ne pas aller en science, même s’il avait voulu. La seule chose que je regrette c’est que ça soit les lettres qui en héritent… Et encore, il doit avoir des amis.
Évidemment, tous les cours ne sont pas aussi drôles, il y en a même d’excellents. N’empêche que Paris a souvent plus à offrir que les aventures de Ponto et que les après-midis se perdent facilement à lire de l’autre côté du Boulevard St-Michel.

4 commentaires:
Et c'est pourquoi déjà que tu voulais étudier en France?
attention-attention avant de flusher Ponto, Samu, n'oublie pas ce mot du malheureux roumain Cioran: " En France , tout émane d'une expérience littéraire ou y ramène. Toute oeuvre y procède d'une autre oeuvre.La littérature y remplace l'existence , et tout y évolue au dépens du vécu. "
Alors prudence avec le cabot de Jean Paul ..!
:-) Je penserai à Ponto !
C'est à ce moment que je dois te signaler que la faculté de psychologie de Strasbourg offre un cours s'intitulant: "Psychanalyse pharaonique". Je te laisse imaginer ce à quoi ressemble l'étude des expériences précoses de Ramsès...
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