Je lisais récemment en ligne un excellent article du New Yorker sur la publication d’On the road de Kerouac qui m’a fait repenser à ces personnages perdus dans une Amérique qui n’existe plus. Beat : le mot qui, détourné de son sens, a inspiré la génération d’après-guerre, Kerouac l’avait fait plus grave, plus Dean Moriarty que bourgeois bohème, plus destructeur.
Ces personnages qui ne réussissent pas à s’établir, en perpétuel exil, avec la route comme seule terre d’accueil, route qu’ils payent au prix de la vie stable et heureuse qu’ils cherchent au fond.
En repensant à Dean Moriarty, l’enfant perdu d’Amérique, le fêtard fini qui a trop usé le bonheur, j’ai pensé à mes clochards, ceux que je croise chaque matin.
D’abord, il y a Svlobodan, l’alcoolique assis devant le Picard (produits surgelés). Je le croise plusieurs fois par jour, je le salue, il me salue. Je lui ai demandé un jour d’où il venait. Il m’a répondu qu’il était Yougoslave. «De Serbie ?
- Yougoslave.»
Un nostalgique de Tito…
Ensuite, un peu plus loin sur Ordener, il y a les gitans. Deux enfants, un plus petit, qui doit avoir 5 ou 6 ans, un plus vieux, qui doit bien avoir 9 ans et la mère qui doit avoir l’âge de Paris. Elle ressemble à la Migrant mother de Dorothy Lange sur laquelle un camion d’années serait passé, éternel voile vert et accent de nulle part.
Sur Du Ruisseau, devant La Cave (un café sympathique dont je ne vous ai pas encore parlé), un autre a planté sa tente MSF au milieu de la place. Alcoolique, il a dû se dire que ça faisait moins loin pour aller prendre un verre en vivant à côté du bar. Il va d’ailleurs souvent au bar.
Sinon, à Sèvres Babylone (station de métro que je commence à connaître à force de passer mon temps dans les «locaux» administratifs de la Sorbonne), il y a toujours cette femme avec un enfant dans les bras. Ils ne bougent pas, comme s’ils dormaient, le visage caché, avec «J’ai faim» écrit sur un bout de carton déposé par terre. Ils ne bougent jamais. Ils sont là tous les jours. Si vous allez en direction Boulogne, vous verrez un homme et un enfant qui font la même chose. Parfois ils échangent leur quart.
Hier soir, le Samu (ambulance) est passé devant chez moi. Svlobodan était trop soûl et les ambulanciers ont dû s’occuper de lui. Ce matin, il avait les yeux vides, sa main tremblait. Il a cherché tant bien que mal dans le fond de son vieux sac de plastique. Il en a sorti une bouteille de vin qu’il a ouverte avec peine parce que ses mains s’agitaient.
Quand je suis repassé, il ne tremblait plus. Il ne regardait rien, sa bouteille à la main. J’ai repensé à Dean Moriarty et je me suis demandé ce que Svlobodan cherchait sur la route, une route qui s’était arrêtée trop longtemps devant le Picard (produits surgelés) de la rue Ordener à Paris.
samedi 29 septembre 2007
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3 commentaires:
J'ai lu récemment que l'on avait donné des tentes aux SDF à Paris. En fait, j'ai vu ça à l'exposition "World Press Photo" récemment sur St-Laurent... touchant , très touchant cette exposition mais aussi ce que tu racontes, ces enfants qui ne bougent pas, qui ne bougent plus... Salutations! Je quitte dans quelques minutes pour Qc, petit arrêt à Kamouraska, puis soins de santé au Lac Beauport, avec les arbres qui rougissent ça risque d'être apaisant. Éric Billon est ici avec nous et quel beau mot de Gérard St-Onge !
Kerouac a déja écrit qqc qui s'intitule Les clochards célestes
Oui en effet ! En Anglais le titre est Dharma Bums, mais mon titre y faisait effectivement référence.
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