— Les quoi? »
Ça a pris quelques minutes et Nabil, le guide, nous expliquait la randonnée du lendemain matin. Nous n’étions pas équipés. Mélanie avait un manteau long, Dalia des chaussons de ballerine et moi un veston. Pour se faire fouetter par le mistral et marcher sur les cailloux, c’était plus ou moins l’équipement. Tant pis.
Et puis, je deviens celui qui devra faire passer les propos du guide et son accent pagnolien dans la langue de Shakespeare.
Nabil est né dans les cailloux des Calanques (prononcer « calan-n-queu » pour faire comme lui) et, à ce qu’il en dit, il veut y mourir. Fils de partout, Algérien et Arménien, c’est le vrai Marseillais pure laine qui fait sa fierté de n’avoir jamais mis les pieds à Paris et qui fait remonter sa légende jusqu’aux Ligures. « À Marseille, y’a nous et le reste du monde. On se mélange pas. »
Déjà l’autobus nous emmène au bout de la ligne où un minibus nous attend encore (Marseille a la particularité d’être une ville immense, un peu comme si St-Jérôme faisait partie de Montréal et serait desservie par les autobus de la STM).
Et puis, au tournant de la route qui mène aux Goudes, c’est la mer qui explose. Bleue, battue par le mistral qui a fini de balayer la brume du matin, elle est là qui claque contre le calcaire des rochers auxquels s’agrippent tant bien que mal les brins des garrigues vaguement vertes.
Nabil nous conduit dans la montagne sur laquelle traînent encore les vestiges du Premier Empire et du Troisième Reich. Il nous parle des animaux et des plantes et je traduis en écho.
Des vertus du romarin aux morsures venimeuses des mille-pattes ou des couleuvres, il a tout essayé, tout vu, tout touché. Il nous raconte l’histoire étrange d’un ermite qui lui a appris les effets psychotropes de certaines plantes et les lieux des ruines d’anciens temples ligures.
Il parle des forces de la montagne et on se croirait dans un certain livre de Ramuz. Le personnage et l’immensité imposent le respect et personne n’ose vraiment rire par une crainte mystérieuse d’attirer les mauvais esprits qui hantent les calanques.
Une fois la peur New Age passée, nous nous retrouvons à Marseilleveyre pour manger des frites devant la Méditerranée. La calanque isolée, qui n’est desservie par aucune autre route que les cailloux et la mer, abrite quelques petits cabanons et un restaurant à la bonne franquette sur la terrasse duquel le promeneur enclin à la farniente peut boire un certain anisé local au rythme des vagues.
Pour nous, la marche continue jusqu’à un endroit où les vagues viennent s’abattre sur les rochers et propulser leurs embruns dans l’air. La marche est facile, même s’il faut grimper par endroits. Les garrigues sont presque vertes en ce temps de l’année en comparaison de l’été où la température peut monter jusqu’à 55 degrés pour en faire l’endroit le plus sec de France.
Au retour, Nabil nous fait arrêter devant un endroit appelé le passage du Paradis. Selon lui, l’endroit aurait été utilisé par les druides dans les cérémonies funéraires. En suivant un protocole particulier : ne pas se toucher, ne pas rire, ne pas parler, que personne ne passe le passage en même temps afin d’évider de s’attirer les foudres des mauvais esprits, il est possible de faire un vœu en le traversant. Plus ou moins un vœu, en fait, plus une réflexion ou une réponse… vous comprenez.
Je traduis. Tout le monde s’installe en ligne pour traverser. Le moment est tendu, silencieux. Les gens se recueillent. Nous traversons d’un même pas le passage en espérant voir un signe. Le signe, c’est Mélanie qui le voit. Ou plutôt son front qui rencontre violemment une branche de pin. Elle a mal, mais continue sans broncher (malgré le rire qui monte) pour ne pas déchaîner les forces de la nature.
À la sortie, tout le monde est silencieux. Nabil demande à Mélanie : « As-tu senti quelque chose ?
- … oui. »

2 commentaires:
« À Marseille, y’a nous et le reste du monde. On se mélange pas. »
Il y'a une Marseillaise dans le groupe de dessin animé au cégep et je crois que je viens tout juste de comprendre pourquoi elle dit toujours avec fierté qu'elle n'est pas Française mais Marseillaise. Je crois que je vais lui faire lire ton blog.
Tu écris très bien en passant.
Ta soeur. Il fait soleil aujourd'hui
Je reconnais bien là Nabilus...j'ai fait a peu près la même ballade il y a quelques jours....quelle balade dans les calanques...en lisant ces phrases, j'ai l'impression d'y être retournée...surtout ne pas oublier que "Marseille c'est la plus belle ville du monde" !!!
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